[anthologie permanente] Valerio Magrelli

 

Berceuse 
 
Pourquoi, dis-tu, je ne te fais pas de caresses,  
pourquoi je n'essaie plus de rester près de toi.  
Mais tu dois comprendre, c'est la queue, ton aiguillon,  
qui m'épouvante,  
 
[…],  
car chaque fois que je me rapproche  
siffle ce harpon et je sens le gel  
du venin plonger au fond de mes os.  
 
Est-ce encore toi, la lame qui pénètre  
dans mes reins quand nous nous embrassons ?  
C'est elle, qui frappe alors que je te parle  
et doucement descend sur ma nuque ?  
 
Je t'aime beaucoup, mais pas toute entière,  
juste une moitié peut avoir mon amour,  
l'autre non, pardonne-moi, mais c'est trop  
demander de baiser aussi le rasoir.  
 
(chap. 72 : E mamma?) 
 
 
 
Chroniques du Pléistocène 
 
I. 
La ligne de mon père :  
les osseux, les affligés, les émaciés, 
voilà une moitié de mon sang, 
le fantôme dont je suis le drap. 
 
Maigres Magrelli, 
étuis peau et os 
tissés sur un châssis prodigieux 
de nerfs, un treillis de secousses, 
colère, colère, 
et tout un zigzag de tragédie 
sur le Néant – Ciociaria,  
terre creuse d’où Ils surgirent, 
spléniques prophètes de l’angoisse 
venus du désert en habits de laine 
avec des herbes amères, 
des anathèmes, des exorcismes. 
 
 
II. 
 
Est-ce image de poésie, la figure 
paternelle qui se nourrit de moi, 
le ténia qui dévore ma vie de l’intérieur ? 
Image de poésie est la figure 
de mon fils, qui boit penché 
vers le robinet en se dressant 
sur un pied pendant que l’autre jambe, 
prodige de la statique, 
tendue oscille en l’air, contrepoids 
magique pour compenser la soif. 
Si je pouvais avoir sa grâce 
pour équilibrer la faim 
de qui au-dedans de moi 
s’avance et me déchire !  
 
 
 
III. À Hyacinthe, mon père  
 
Le ciel vibre, l’hyacinthe fauchée tombe. 
                                                                     M. Luzi 
Il s’agit chaque fois du contraste […] entre le mécanisme 
aveugle et la liberté, entre la fixité et l’histoire. 
                                                                     R. Caillois 
 
Vieillesse – en route pour le Grand Mimétisme, 
je deviens toujours plus semblable à mon père. 
Hyacinthe, je te rejoins ! 
disque qui me frappe pour me faire pareil à toi.  
Visage, gestes, inflexions, démarche : 
je reviens à l’original, 
simple application d’un programme. 
Ou peut-être me déguise, pour être sauf, 
barricadé dans son enclos génétique… 
De quel prédateur suis-je en train de fuir, 
pour abdiquer mon aspect ? 
(Cette façon que j’ai de dire : « Vraiment ? », 
en me sentant doublé, 
parlé par une voix qui est la sienne). 
Vieillesse – l’Invasion se rapproche. 
Je ne sais si je pourrai encore signer de mon nom. 
 
 
 
IV. Grand Café la Morgue 
  
Derrière le bar, sur la droite,  
la chapelle mortuaire. 
Je laisse mon fils aller s’acheter une glace, 
je lui dis de m’attendre, j’entre 
et me retrouve face à trois cadavres. 
Le biscuit du mort, ai-je pensé, 
corps camouflé en aliment. 
Ce poids glacé, comme sur un plateau, 
qui m’attend, figé, 
refroidi sur le blanc du linceul, 
à emballer, 
ou sur le bassin métallique d’une balance, 
pour calculer le prix 
pendant que le client debout attend. 
Mieux, la pâte prête pour le four 
du matin. C’est le non-cuit, 
le jamais-cuit qui attend 
éperdument 
au feu du futur. 
 
                                                    (Appendice) 
 
 
Valerio Magrelli, poèmes extraits de son dernier livre en prose, Geologia di un padre (2013), “Géologie d’un père”, traductions inédites de  J.-Charles Vegliante

Présentation de Valerio Magrelli par J. Charles Vegliante - fichier pdf avec les poèmes en italien :  Choix de poèmes de Valerio Magrelli