Je publie ici le texte de la présentation que j’ai faite du travail de la poète Mireille Fargier-Caruso, dans le cadre de l’Association Arts et Jalons, le samedi 16 décembre 2006, à Saint Mandé.
Ma présentation avait été précédée d’une intervention du peintre Christos Makridadis avec qui Mireille Fargier-Caruso a réalisé des livres de bibliophilie. Il avait apporté de nombreux livres et collages et a donné un aperçu très intéressant sur la façon dont il abordait le texte poétique, avec cette difficulté que connaît bien Poezibao, ne pas illustrer ce texte mais trouver des échos, des résonances.
Mireille Fargier-Caruso ou la courbure des voix
Nous qui préférons la courbure des voix
à la force des choses
Contre ciel, 1991
Mireille Fargier-Caruso, j’ai entendu ce nom pour la première fois, il y a plusieurs années, au domicile de son éditrice, Paupières de Terre. Celle-ci avait entre les mains le recueil publié au Dé Bleu, Même la nuit, persiennes ouvertes. Elle me connaissait à peine mais elle aimait ce livre, elle avait envie de le faire connaître, elle me l’a prêté. Ajoutant qu’elle aimerait éditer Mireille Fargier Caruso, que cela faisait partie de ses projets. Qui se sont réalisés puisque elle a en effet publié Silence à vif en 2004 et Ces gestes en écho en 2006.
Plutôt que d’inviter à un parcours chronologique, j’ai choisi une promenade au fil de quelques thèmes qui me paraissent importants. Et pour donner d’emblée toute la place aux textes, j’ai illustré ma courte analyse de nombreuses citations extraites des livres de Mireille et de quelques brèves lectures de poèmes.
L’enfance me semble extrêmement présente dans l’ensemble des livres publiés. Sous plusieurs aspects, réminiscences en forme de plongée à vif dans l’enfance personnelle, mais aussi enfance en soi et plus tard, l’enfance de ses enfants. Et dès l’approche de ce premier thème, je relève le va et vient entre le bonheur et la souffrance, la force de l’ambivalence qui me semble une des tensions fondatrices de tout le travail de Mireille Fargier-Caruso. De l’enfance elle note des épiphanies « tout ce proche qui nous bordait /comme une coquille d’œuf » (Quelques gouttes de soleil et après), mais aussi la peur, la connaissance déjà de l’ombre.
Revivre cet abrupt du corps
les heures au bord du ruisseau
à ramasser des pierres jamais pareilles
pour le plaisir de leurs surfaces dures
fraîcheur de l’eau sur les chevilles
les après-midi de chaleur
et cette joie violente quand on attrapait
d’un mouvement brusque des têtards
qu’on rapportait le soir
dans une boîte en fer à la maison
le long du sentier aux buis
où nos rires défroissaient
la peur de l’ombre
dans nos épaules
ces refuges nous escortent
(Rendez-vous Septembre)
Dans ce poème, l’enfance convoquée au moyen de quelques moments, quelques images emblématiques qui disent déjà aussi l’importance des sensations et de la nature. La chaleur, l’eau des ruisseaux, les sentiments latents de peur. L’importance de ce bagage dans la vie et l’écriture d’aujourd’hui. Mais aussi la tension, au sein même de l’évocation, du bonheur et du deuil. A peine dit, mais sous-jacent, ce sentiment de perte qui est comme la musique de fond de cet univers.
Fondamentale dans l’expérience enfantine, fondamentale dans la vie, fondamentale dans l’œuvre, la nature, ou plus exactement le corps à corps avec la nature. Pas tant une nature contemplée, observée de l’extérieur donc, mais une nature dans lequel est immergé le corps, un monde de sensations.
une presqu’île un Sud
où la peau prendrait source
traversée d’une soif inépuisable
lent voyage
où le corps épouse la terre
ses élans ses mouches ses promesses
tous les contes des hommes pour frontières
sans date ni épave
une accalmie une chanson d’enfance
au-delà des pourquoi des troubles
on resterait de ce côté
de l’évidence
(même la nuit persiennes ouvertes)
Ici « la peau prend source » et « le corps épouse la terre ». Il semblerait que l’adulte ait conservé le rapport d’immersion dans la nature qui est celui de l’enfant, qu’elle n’ait pas pris, pas accepté de distance. C’est une des grandes beautés de sa poésie, faire resurgir pour chacun ces sensations si particulières de l’enfance, avant que la conscience de soi n’impose la séparation d’avec le monde. Il s’agit selon ses mots de « croire encore à l’immensité »
De la nature à la lumière, la transition est naturelle. Dire dans cette œuvre l’importance de la lumière, qui est surtout la lumière du midi, l’éclat du soleil, le goût de la chaleur, les jeux de l’ombre, l’importance des persiennes qui habitent les titres mêmes et ouvertes ou tirées, maints poèmes.
Persiennes closes pour la sieste
une échancrure où se dénouent nos soifs
passage à gué entre songe et éveil
on suit le fil d’un cerf-volant
dans un pays qui nous échappe
on met à nu nos visages
à l’écoute des commencements
accord solaire dans la ferveur des mains
sans crier gare
la trame de nos gestes a signé l’invisible
(rendez vous septembre)
La lumière, le feu, la cendre, l’ombre, il y a toute une pulsation entre les pôles du lumineux et de l’obscur, dans le domaine physique comme dans le domaine mental. Aveuglement et éblouissement de la splendeur et certitude du transitoire et de de la fin. Sans cesse la parole poétique passe de l’un à l’autre, et la persienne déjà évoquée devient comme l’emblème de ce « strié » de l’expérience du monde. Fait de la splendeur méridionale de la lumière, mais aussi de la cendre de ce qui est perdu. Dans le livre Heures d’été ou l’envers de l’ombre, ces deux vers, terribles : « Tant de lumière / et le verglas / des âmes » (71)
Car il y a bien, parcourant chaque livre, constante, comme une musique de fond, un sentiment de nostalgie et de perte très fort. Allié à conscience permanente de l’écoulement du temps et de la mort. On pourrait multiplier les citations : « Qu’avons-nous fait / du petit tas d’heures / innombrables / du cerf-volant de nos vies » : qu’ils sont révélateurs des oppositions qui structurent la pensée poétique de Mireille Fargier-Caruso ces quatre vers : la pesanteur et la grâce, l’immensité du temps et sa brièveté, l’élan et le doute. Elle dit aussi « Rien n’allège l’inaccompli » et on peut se demander si ce n’est pas la raison d’être de son écriture et sa visée profonde, sinon accomplir, mais au moins alléger le sentiment de l’inaccompli, lui dresser une petite stèle de mots. Pour qu’il y ait au moins trace de cet inaccompli en lieu et place de la nuit noire de l’oubli. Que le poème soit « une entaille dans la trame du temps ».
J’ai dit déjà l’importance des sensations et je voudrais insister maintenant sur deux points, les odeurs et les couleurs. Celles des villes et de celles des champs. Il y a des pages terribles sur la ville, ses friches, ses banlieues, par exemple dans un tout petit livre de 1991, Contre-ciel.
on a muré les fenêtres
des chiens sifflants
surveillent l’herbe tondue
la vie en flaque
dans les trous des parkings
des mémoires
l’air poisseux des trottoirs
le vent sec des klaxons
plus aucun signe de transparence
à cisailler les liens
les semaines s’écaillent
parmi les passagers
à la voix de silex
(contre-ciel)
Car si elle sait dire la « gaieté rouge des coquelicots », le « jaune des citronniers », le « bleu des faïences », l’ « odeur de sureau après la pluie », elle dit aussi la rouille, le métal, le gris, le monde sans fenêtres. Avec, en véritable leitmotiv dans toute l’œuvre, le mot cendres.
Pour finir avec les thèmes, je voudrais attirer l’attention sur l’étonnant bestiaire que j’ai découvert au fil des pages. Celui des insectes, dont la présence fait songer aux caractères d’imprimerie. Ils pullulent, fourmis, araignées, abeilles, criquets, guêpes et le scarabée qui ouvre ce poème :
Tu suis du doigt le scarabée
cueilles le rire arrêté sur l’églantine
peu de bruit peu de place
tu vis dans un espace las
où resplendit l’humble force de croire
entre distance et fécondité tu oscilles
où irons après nous
tous nos trésors d’argile ?
sur quels cadastres
à jamais inscrits ?
Demeureront le livre
et ses métamorphoses
(silence à vif)
En conclusion de cette courte présentation, je voudrais attirer l’attention sur le couplage, dans toute l’œuvre, de l’abstrait et du concret. Il s’agit d’ « être à vif », i.e. réceptive totalement à l’expérience, au monde, à sa douceur et sa violence, mais aussi se décaler légèrement de cet à vif pour le penser, et le dire. Dans les premiers livres, cela donne lieu à un mélange de ce qu’on pourrait appeler des tableaux, donnés à voir, presque concrètement et mis en regard avec de courts aphorismes. Dans les derniers livres, l’abstrait et le concret sont tressés en permanence l’un avec l’autre, le vocabulaire nomme et pense dans le même mouvement. Et au sein même de ce travail de réflexion qui œuvre dans cette poésie, on retrouve la polarité entre le sentiment de perte, d’inéluctable, de fuite du temps, de présence de la mort dont nous avons parlé, mais aussi cette autre donnée, ce qui peut être son antidote : la révolte, le refus. En parfaite cohérence avec le parcours de Mireille Fargier-Caruso qui a finalement opté pour « la courbure des voix » (ce qui peut passer pour une belle définition du travail artisanal de la poésie), plutôt que pour la la force des choses.
Dans la petit plaquette De l’horizon éditée par Paupières de Terre, Mireille Fargier-Caruso a placé en exergue cette remarque de Gilles Deleuze « croire au monde, c’est ce qui nous manque le plus ». Elle lui répond par « Il faut bien survivre aux cendres des rêves ». Et ailleurs aussi, ce sera mon dernier mot, qu’il faut « préserver le regard sans lisière /de l’attirance de l’enclos ».
© Florence Trocmé, Paris, décembre 2006
Photos :
Photo 1, quelques livres de Mireille Fargier-Caruso et oeuvres de Christos Makridakis
Photo 2, le peintre Christos Makridakis
Photo 3, de gauche à droite, Florence Trocmé, Mireille Fargier-Caruso


