Monet, La Femme et l’enfant dans le champ aux coquelicots, d'Isabelle Pouchin (par Marie Séjourné)

 

 

Pouchin

La rétrospective « Claude Monet, 1840-1926 » au Grand Palais donne au livre d’Isabelle Pouchin, paru en décembre 2009, une seconde nécessité. Celle pour le visiteur avide d’entrer dans la fabrique du tableau s’ajoute à celle que l’auteur a éprouvée :  
 
Car faut bien sûr 
faut bien après – livre sur Monet refermé 
retrouver les trouilles très tues la carne les tessons
(7) 
[…] 
Oui je dirais 
Reprendre flamme douce à cette palette 
Quand le pinceau verse à nos bouches 
le coquelicot du pardon Il 
ne reste que l’insomnieux poème
(8) 
 
Très vite, le cadre est posé : 
 
Or 
Il a résolument le peintre résolument  
comme on tue décidé de tout recouvrir de joliesse 
ce champ de blé de folles 
les herbes le jour hanté de morts
(8) 
 
On entre dans une aire de combat ; la peinture doublant la vie, au coude à coude avec la mort. 
 
or l’Autre imminente – la Garce 
chevauchant raide il n’a pas oublié le peintre 
il met une cendre dans les yeux de la mère 
ou un cancer
(39) 
 
Le texte d’Isabelle Pouchin, qui publie son premier livre, double le travail du peintre avec celui des mots : 
 
il touille 
des gris des noirs des noirceurs 
il empâte 
il peut bavocher sur 
le  lait de la nuque
(20) 
[…] 
il bavoche il reprend 
met du blanc puis trop 
du noir puis trop 
puis pas assez
(34) 
 
Le lexique nuance les registres. Et l’on entre dans le corps de celui dont est restitué le flux intérieur : 
 
je ne peindrai pas l’eau tourmentée de son visage 
a dû penser le peintre 
voici la femme des blés des consentements 
elle savoure d’outre-temps 
dans des élancées des rires de fille 
à nous verser clémences
(19) 
 
On habite le corps du modèle sur la toile.  
 
Elle se promène 
elle se dit elle ne se dit pas elle pense 
elle ne pense pas 
qui est pauvre au gré des avoines de coquelicots 
si la branche morte aujourd’hui fait soleil 
sur nos pierres 
elle flâne
(28) 
[…] 
elle tendrait la paume 
 
vers l’enfant 
 
qui lui ressemble 
 
en plus petit  mais qui lui ressemble tellement
(32) 
 
Le récit est composé de séquences dont le titre devient le premier vers de chacune. Il suit l’évolution d’une recherche sur la couleur et la matière picturale, la confronte à l’expérience de la vie. Expérience d’une lutte contre les effets d’une disparition. Effort pour l’abolir par ce travail de représentation : le peintre revenant sur les mêmes scènes, qui deviendront des tableaux.  
La progression conjugue la répétition. 
L’intimité de celle qui écrit avec celui qui peint déplace le jeu de l’écriture dans le faire de la peinture, entre « la source et la boue » (34), un corps à corps avec le modèle, « la femme et l’enfant dans le champ aux coquelicots ». Entre portrait et peinture de paysage, la matière picturale sert de liant. L’élan créateur se fait résurrection. 
 
 
Marie Séjourné 
 
 
Isabelle Pouchin 
Monet, La Femme et l’enfant dans le champ aux coquelicots 
Atelier de l’agneau, 2009