Le Démon d'antichambre de Christian Bachelin

Bachelin

Le Démon d’antichambre est composé d’une série de textes en prose, à l’écriture fouillée, travaillée, autant d’entités indépendantes mais qui concourent à former une suite au sens musical du mot. La syntaxe est complexe, par imbrications de phrases, maîtrisée, tenue d’une plume experte et solide. Apte à fouailler des sensations souvent peu explorées, vite refoulées. Les odeurs sont omniprésentes, dans le registre du fade, du rance, du décomposé, des « émanations de tiroir de chevet ». Les couleurs les plus invoquées, le jaune et le mauve, ce qui en dit long sur l’atmosphère à la fois étrange, hors temps, douloureuse, flétrie, propre à rendre « l’inconsolable absolu ». L’auteur se place « au point Omega des sensations vagues » et avec une vraie virtuosité les explore, leur fait rendre gorge. Le texte est pétri de références affleurant à peine « les temps arthuriens remontent à la surface ». C’est un très beau travail sur le temps, sur le jadis, l’exploration d’une « longue décoloration mélancolique ». Certains textes enferment un monde de désespoir en 25 lignes, car ici tout est dense, le vague de ce qui est exploré ne veut pas dire le laisser aller de la pensée ou de l’écriture. Bien au contraire « je ne veille pas, je ne dors pas non plus, je hante ». Écriture du suintement des âges dans un temps figé, au dernier temps de la décantation du résidu historique. Univers de bouffées, de relents, d’émanations, rarement plaisantes, magistralement suggérées. Un très beau livre.
©florence trocmé, poezibao, 2007

 

Christian Bachelin, Le Démon d’antichambre, dessins d’Evelyn Ortlieb, postface de Jacques Lèbre, Rehauts, 2007, 15 € (isbn : 978-2-9520414-9-2)

 

Extrait

 

Plein Nord, dans l’aura des fagots

 

La betterave au silo se défonce en ses pulpes. La truie se vautre aux tombes hivernales. De celui-là qui va sur les lisières avec le fagot sur l’épaule, on dit le mauvais mort, le mauvais drôle, et d’où s’en revient-il si tard, trogne de corbeau. Mais s’empourpre le village aux beuveries du soir. Compère ivrogne enfourche son vélo de pleine lune. Le noir sonne du cor à son oreille en tôle. Le jus d’étable stagne en flaques de ciel de gloire.

 

Chacun son autre, chacun son frère mandragore.

Maman la morte allume sa lampe vers le Nord
(p. 66)

 

Christian Bachelin est né en 1933. Il a publié une dizaine de livres de poésie depuis 1967 et un seul texte en prose, Y seul, roman autobiographique