Figures d'André Markowicz

Markowicz

Dilemme critique : faut-il dire ou non qui est André Markowicz au lecteur qui ne le saurait pas ? L’habiller ainsi d’un vêtement qu’il voudrait parfois peut-être laisser au vestiaire ? Je ne crois pas, tant chez lui l’autre et le soi s’intriquent, vitalement, jusqu’à la notion de co-étance79*, en un tissage tellement intime et assumé qu’il ne saurait être défait.
Dire donc qu’André Markowicz est traducteur et quel traducteur ! A son actif, rien moins que toute l’œuvre (fiction) de Dostoïevski pour Actes Sud et en cours la traduction de toutes les pièces de Shakespeare. Mais encore, Pouchkine, Tchékhov, Batiouchkov, Mandelstam, Volochine, Zaboloski, Blok, Maïakovski, Brodsky qui, s’ils n’ont pas tous fait l’objet de livres parus, sont les compagnons de chaque instant d’André Markowicz. Ils sont le lien / qui nous fait nous90
Il semble que cet être traducteur / lecteur se soit fondé dès l’enfance, une enfance étonnamment ouverte à ceux-là qui l’appellent, de leur voix muettes, douces26, lui, cet enfant capable de saisir autant de vies / qu’il put y en avoir depuis le jour / où le jour fut94. Avec cependant un véritable péril  pour celui qui s’est su livré au temps26 et à ces grands hommes, venus l’enfoncer dans son monde sans paroles26. On peut penser que traduire fut alors la seule issue de secours possible. Car nul ne se sent soi /que s’il est soi / en l’autre95
Il y aurait traduisant, une façon d’habiter ces présences, qui semble s’ouvrir et excéder le seul acte de traduire puisque André Markowicz improvise parfois en scène sur ses traductions et avec Figures signe son premier recueil : il a fallu plus d’une demi-vie / pour commencer à se sentir capable8. En une série de poèmes où soi et l’autre semblent ne faire qu’un, où le poète dit beaucoup de lui en pensant à eux : il faut noter que la plupart des poèmes sont accompagnés en fin de volume d’une note expliquant leur contexte et toutes les références (notes où l’on retrouve presque tous les poètes que j’ai cités au début : je suis accompagné par quelques ombre11). De cette écriture, on pourrait dire qu’elle s’écrit sur l’ombre portée des autres : je vous redis ces chants, / les chants des autres, / les fils tissés, l’écho réagrégé de cette / indéchirable soie du son12. Il y a là à la fois appropriation, reprise et libre improvisation, un peu à la manière d’un organiste, s’emparant d’un thème de Bach ou Buxtehude et capable d’en faire une composition contemporaine. Le chant de l’autre est repris, réinterprété, en une fugue où le contrepoint est chant de soi, glose et création propre. Il m’est arrivé de penser à Jean-Baptiste Para, autre immense passeur d’écritures et à son livre La Faim des Ombres.
André Markowicz me semble ici tenter et réussir une expérience très particulière, être soi dans l’emprise de l’autre, une façon sans doute nouvelle et contemporaine de vivre l’héritage. Ici, la fondation / revient à l’air99.
Ce qui fait la force et la beauté de ces pages est leur immense bruissement. Ces poèmes bruissent, fourmillent d’échos, d’évocations, de présences fantomatiques, en une écriture qui se dit être moins le chant que son besoin53 et qui touche infiniment.
©florence trocmé

*renvois aux folios

André Markowicz
Figures
Le Seuil, 2007

isbn : 978-2-02-093496-1, 16 €