[Feuilleton] "La Justification de l'Abbé Lemire" de Lucien Suel - 1/21

 

La Justification de l'Abbé Lemire, poème de Lucien Suel, fut commandé par la revue Le Jardin Ouvrier qui publia en feuilleton dès son premier numéro, en mars 1995 et jusqu'en octobre 1997, les trente premiers épisodes. Le texte intégral (42 épisodes) fut publié au printemps 1998 aux Éditions Mihàly  avec 4 photographies de Josiane Suel et une préface de Michaël Dumont. Cette édition originale est aujourd'hui indisponible.  
 
Ce poème est écrit en « vers justifiés » dont le nombre de signes (espaces et caractères) est déterminé à l'avance. Chaque page (épisode) comporte 24 tercets disposés en deux colonnes. La lecture se fait en passant d'une colonne à l'autre à la fin de chaque tercet. 
 
Lucien Suel, poète, traducteur et romancier est né en 1948 dans les Flandres artésiennes où il vit toujours. 
 
Jules-Auguste Lemire, 1853-1928, est surtout connu comme fondateur des jardins ouvriers, devenus emblématiques de son engagement social. Il se fit le défenseur d'une doctrine qu'il appelait le terrianisme, le devoir du gouvernement, étant, selon lui, d'assurer à toute famille, la possession d'un lopin de terre cultivable. Élu député d'Hazebrouck dès 1893, puis député-maire en 1914, il fut constamment réélu jusqu'à sa mort. Porte-drapeau de la démocratie chrétienne, violemment attaqué dans les milieux conservateurs, il est à l'origine de lois sur le bien de famille, le travail des enfants, l’assistance des femmes en couches... 
 
Ouvrages consultés : 
Une grande figure et un grand cœur, L’Abbé Lemire par JEan-Robert et Gabriel Rémy, Librairie Plon, Paris 1929. 
Un prêtre démocrate, L’Abbé Lemire (1853-1928) par Jean-Marie Mayeur, collection Religion et sociétés, Casterman, 1968.

 

 

I 
 
introibo ad altare Dei    aurore à Vieux-Berquin 
ad Deum qui laetificat    de Merville à Bailleul 
juventutem meam liesse    d'Estaires à Strazeele 
 
Le 23 avril 1853 Jules    français aussi flamand 
Auguste Lemire est ici    Tis' je Tas' je le Cri 
entre les deux langues    des Flandres plus tard 
 
le coin de terre noire    Marie Zénobie cadettes 
céramique des carreaux    Auguste Achille cadets 
du poêle et bouilloire    Maman morte il a 8 ans 
 
son nom gravé avec une    tremper doucement dans 
aiguille pointe tordue    le bénitier verdi tous 
sur le torchis blanchi    les doigts et mouiller 
 
le milieu du front une    les fanes de pommes de 
goutte qui coule entre    terre noircissent sous 
les yeux ainsi soit il    la pluie fumée bleutée 
 
sursum corda encens de    la piété est seulement 
l'Adoration grésillant    d'accomplir son devoir 
sur le charbon de bois    d'accomplir son devoir 
 
Védastine et Stéphanie    Le linge immaculé plié 
ô Ma Tante et Ma Tante    rangé sur les planches 
3 mamans (une au ciel)    dans l'armoire en orme 
 
manipules aubes étoles    chasubles cordons dans 
de l'abbé Acquart mort    la sacristie de l'abbé 
prêtre à Vieux-Berquin    Dekeister d'Hazebrouck 
 
c'est lui qui enseigne    collège Saint-François 
le latin au presbytère    d'Assise une fondation 
lire tomes tomes tomes    de l'abbé Dehaene zoom 
 
sur Hazebrouck Flandre    dans la Lys à Merville 
le marais du Lièvre et    l'église Saint-Eloi et 
la Bourre qui se jette    sa flèche bombardement 
 
dossiers d'information    exercices à développer 
éducation éducation de    les capacités de l'âme 
l'enfant avec tous les    les capacités du corps 
 
par-dessus tout par la    science et l'art foyer 
religion âme et clarté    de tous les sacrifices 
pour les lettres et la    véritables et généreux 

 

II 
 
l'unique baiser sur la    oh la terre verte sous 
joue le jour sanctifié    un ciel gris-bleu dans 
oh la petite communion    les briques de Flandre 
 
Monsieur Lespagnol est    récréation la cloche a 
l'instituteur public à    sonné l'enterrement il 
Vieux-Berquin c'est la    faut courir à l'église 
 
laisser le sac d'école    grelottant violet dans 
l'enfant de choeur qui    la sacristie glas glas 
boutonne la soutane en    tintant sur le village 
 
collets abandonnés des    c'est en les nettoyant 
betteraves fourragères    à la clarté du créchet 
dans la boue argileuse    de cuivre avant de les 
 
taillader en rondelles    Jules-Auguste Lemire a 
douce pulpe blanche et    pensé à sa vocation de 
juteuse aux lapins lui    prêtre à l'âge de sept 
 
ans l'huile de justice    Cri des Flandres envol 
surnage toujours Herre    de corneilles vers les 
Vader Vrouwe Moeder le    Monts Mont Cassel Mont 
 
des Cats où est le bon    tous les lieux sur les 
Dieu tout partout dans    pages tachées cire jus 
le ciel sur terre dans    de betterave fumier de 
 
lapin pisse mouchetant    par coeur ô les livres 
la page lire et relire    le mobilier du cerveau 
le catéchisme au coeur    de l'intelligence émue 
 
dans la ferme au carré    narcissiques porcherie 
jardins vergers flaque    clapier poulailler les 
mare reflet des saules    étables de Virgile les 
 
écuries de Cicéron les    à moi compte deux mots 
prônes de Bossuet avec    à moi aigle de Meaux à 
l'envolée de Corneille    moi vaincre sans péril 
 
son mot compte de maux    face de l'enfant Jules 
Stéphanie et Védastine    gardiennes en tabliers 
barattent le beurre en    anges aux mains rouges 
 
comme le beurre toutes    seront pesées avec les 
vos actions un jour ou    mêmes poids et la même 
l'autre sur la balance    justesse Jules-Auguste  
 
 
prochain épisode le mercredi 11 juillet