César Vallejo (anthologie permanente)

 

AUJOURD’HUI LA VIE ME PLAÎT BEAUCOUP MOINS 
 
Aujourd’hui la vie me plaît beaucoup moins,  
mais j’aime toujours vivre : je n’ai pas changé.  
J’ai presqu’atteint la partie de mon tout et me suis retenu 
en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.  
 
Aujourd’hui je tâte mon menton en fuite 
et dans ces pantalons éphémères je me dis : 
Tant de vie et jamais ! 
Tant d’années et toujours mes semaines !... 
Mes parents enterrés sous leur dalle 
et leur triste raidissement qui n’en finit pas ; 
des frères, mes frères et leur portrait en pied, 
et moi-même, enfin, debout et en gilet. 
 
La vie me plaît énormément, 
mais bien sûr, 
en chérissant aussi ma mort et mon café, 
en contemplant les marronniers de Paris et leur épais feuillage, 
et en disant : 
Là, je vois un œil ; et là, c’en est un autre ; ici, un front, ici, un autre… 
Et en répétant : 
Tant de vie et jamais ne me manque l’air de la chanson ! 
Tant d’années et toujours, toujours, toujours.  
 
J’ai dit gilet, j’ai dit 
tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer. 
Car c’est vrai, j’ai souffert dans cet hôpital, tout près d’ici, 
et c’est bien et c’est mal d’avoir examiné 
de bas en haut mon organisme. 
 
J’aimerai toujours vivre, même à plat ventre, 
parce que, comme je le disais et le répète,  
tant de vie et jamais ! Et tant d’années, 
et toujours énormément, toujours, toujours, toujours !  
 
                                                         1931-1932 
 
César Vallejo, Poèmes humains & Espagne, écarte de moi ce calice, traduit de l’espagnol par François Maspero, préface de Jorge Semprun, édition bilingue, Le Seuil, 2011, pp. 128 et 129 
 
 
 
HOY ME GUSTA LA VIDA MUCHO MENOS... 
 
Hoy me gusta la vida mucho menos,  
pero siempre me gusta vivir: ya lo decía.  
Casi toqué la parte de mi todo y me contuve  
con un tiro en la lengua detrás de mi palabra. 
 
Hoy me palpo el mentón en retirada  
y en estos momentáneos pantalones yo me digo:  
¡Tanta vida y jamás!  
¡Tantos años y siempre mis semanas!...  
Mis padres enterrados con su piedra  
y su triste estirón que no ha acabado;  
de cuerpo entero hermanos, mis hermanos,  
y, en fin, mi ser parado y en chaleco. 
 
Me gusta la vida enormemente  
pero, desde luego,  
con mi muerte querida y mi café  
y viendo los castaños frondosos de París  
y diciendo:  
Es un ojo éste, aquél; una frente ésta, aquélla... Y repitiendo:  
¡Tanta vida y jamás me falla la tonada!  
¡Tantos años y siempre, siempre, siempre! 
 
Dije chaleco, dije  
todo, parte, ansia, dije casi, por no llorar.  
Que es verdad que sufrí en aquel hospital que queda al lado  
y está bien y está mal haber mirado  
de abajo para arriba mi organismo. 
 
Me gustará vivir siempre, así fuese de barriga,  
porque, como iba diciendo y lo repito,  
¡tanta vida y jamás! ¡Y tantos años,  
y siempre, mucho siempre, siempre, siempre! 
 
Bio-bibliographie de César Vallejo 
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