Anthologie permanente : Inger Christensen

 

 

Je ne sais pas ce que c’est. Je ne peux pas te dire ce que c’est. Je n’en ai pas la moindre idée ; c’est
         comme avec les mots, ce n’est plus très clair ce qu’ils sont.
Dedans le monde. Une fois perdu dans l’herbe et toujours à genoux, heureux. Pendant une seconde
         perdre le contact avec la méchanceté et toujours penser à une quelconque petite seconde à
         venir.
Prends soin des arbres, si tu veux. Ils déploient, plient, ferment, sont entrebâillés. Ils ont une vie
         d’arbre, plus longue en moyenne. Les arbres sont beaux aussi.
Prends soin de la mer, du ciel et des arbres si tu veux. Ce qui coule, ce qui soulève ; ce qui porte. Ce
         qui vit le plus longtemps et tout ce qui bouge avec, dans, sur ; ce n’est plus très clair ce que
         c’est.
Mais c’est dedans le monde. Nous avons bâti un endroit et commençons par des pas. Nous
         nous
         blottissons contre un arbre pour nous rappeler l’herbe. Nous nous blottissons l’un
         contre l’autre pour nous rappeler l’arbre. Nous avançons pas à pas, essayons de nous
         rappeler le corps, nous nous blottissons contre le vent et l’espace et essayons de voir ce que
         c’est.
Mais ce n’est plus très clair. Nous sommes dedans le monde. Herbe, arbre, corps. Mer, ciel, terre –
         prends-en soin, si tu veux. Il ne s’est rien passé. Mais il y a un silence. Il y a un mensonge.
         Je ne peux pas te dire ce que c’est.
Le temps se glisse gentiment partout. Les rues fleurissent. Les maisons flottent au gré du vent
         comme des palmiers. Les mouettes dessinent des cercles autour de la hampe sacrée. Tout
         est en irruption ardente comme les robes à fleurs à bord des bateaux de tourisme. Mais
         nous disons courageusement bonjour, au revoir et nous posons des couronnes.
Chéri - car ce mot existe – il y a un mensonge. Il y a une porte fermée. Je la vois. Elle est grise. Elle
         a une petite main noire et raide pour saluer et prendre congé. Elle a une petite main noire
         et raide qui est toute calme à présent. Cette porte n’est pas un mensonge. Je la regarde
         fixement. Et ce n’est pas un mensonge. Je ne peux pas te dire ce que c’est.

 

Inger Christensen, Herbe, traduit du danois par Janine et Karl Poulsen, Atelier La Feugraie, 1993, p.43-44.

Ecouter ce texte

Contribution d’Ariane Dreyfus


Inger Christensen dans Poezibao :
bio-bibliographie ; sa mort, extrait 1

 

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