[anthologie permanente] Franco Fortini

 

Dans un court article consacré aux poètes italiens du second XXe siècle, G. Raboni écrivait que Fortini a fourni avec son premier recueil Foglio di via « une sorte de présage de ce que la littérature italienne de ces années aurait pu être et n’a pas été, comme le point de départ paradoxalement concret de quelque chose qui n’a pas eu lieu : la poésie néo-réaliste » (Storia della Letteratura Italiana Garzanti, ‘Il Novecento’ II, p. 212). À la différence du Quasimodo de Giorno per giorno, de Pavese, de Scotellaro et de quelques autres, il nous semble que Fortini n’a jamais dévié – avec des modalités certes diverses en constante évolution – de ce chemin poétique et politique, où la haute exigence du langage ne le cède en rien à son espoir premier, l’impliquant encore du côté des « hommes à venir ». 
 
 
Italie 1942 
Or je m’aperçois que je t’aime 
Italie, je te salue 
Nécessaire prison. 
 
Non pour les rues qui souffrent, les villes 
Marquées comme des visages 
Ni pour la cendre de passion 
Des églises, et non pour la voix 
De tes livres lointains 
 
Mais pour ces mots 
Tissés par le peuple, qui sonnent 
À la volée dans ma tête, 
Pour cette peine présente 
Qui en toi m’enserre étranger. 
 
Pour cette langue mienne que j’adresse 
À de graves hommes ardents à venir 
Libres toujours dans la douleur camarades. 
Or il ne suffit pas même de mourir 
Pour ce vain nom qui a été le tien.  
                                                      1942  
 
Foglio di via, 1946 
 
 
À présent sur ce pays… 
À présent sur ce pays est venu l’automne. 
La roue calme à présent sa part d’ombre 
et celui qui fouille dans les champs voit amas et fumées 
se transformant sous la pluie. 
Ici, par la main, une chaleur 
qui se donne et se garde, 
des groupes d’hommes en bleu vif 
descendent falaises et grottes, 
frôlent des grues de bronze, des phénix détruits. 
Hôtes paisibles de la terre, ils regardent 
les saules, les brumes, les grenadiers 
dans les parcs de la longue fête du Premier Octobre. 
  
Bientôt je serai revenu 
là où ce jour n’a jamais été 
et là, tirés les volets 
chaque soir contre l’hiver 
votre tiédeur sera aussi la mienne, 
comme vous je serai un homme de patience. 
Autre chose entre nous ? Vous descendez 
par couples, par groupes, génies bienveillants, corps 
du passé ou de l’avenir… 
  
Chaque chose fut dite, le poisson et le mont 
la cloche de guerre, le vin et les pleurs 
et ce lac où vont des barques 
si minces qu’un jonc les cache. 
Il suffit d’un instant pour ne pas exister – 
  
– mais rien en moi, en personne, ne s’interrompt 
tant que, lointains, vous êtes aussi pour moi. 
Ou l’on répète ou l’on change ou l’on sauve. 
Et donc tout encore 
peut se dire une fois 
dans les soirs qui regardent vers nous encore, 
mes pères, et fils, ma seule famille. 
                                                                  1955 
 
Poesia ed errore, 1959 
 
 
Ora su questo paese è venuto l’autunno.
Calma la ruota ora la parte d’ombra
e chi fruga nei campi vede tumuli e fumi
che tramutano alla pioggia.
Qui, per mano, tepore
che si cede e si serba,
a frotte uomini turchini
scendono scogli e grotte
sfiorano gru di bronzo, feníci distrutte.
Ospiti miti della terra, guardano
i salici, le nebbie, i melograni
nei parchi della lunga festa del Primo Ottobre.
 
Presto sarò tornato
dove non è mai stato questo giorno
e là, chiuse le imposte
ogni sera all’inverno
anche il vostro tepore sarà il mio,
come voi sarò un uomo di pazienza.
Altro fra noi? Scendete
a coppie, a gruppi, genî benevoli, corpi
del passato o dell’avvenire...
 
Ogni cosa fu detta, il pesce e il monte
la campana di guerra, il vino e il pianto
e questo lago dove barche vanno
tanto sottili che un giunco le cela.
Basta un attimo solo a non esistere –
 
– ma nulla in me, in nessuno, si interrompe
finché, remoti, siete anche per me.
O si ripete o si muta o si salva.
E dunque tutto ancora
si può dire una volta
nelle sere che guardano a noi ancora,
miei padri, figli, mia sola famiglia
. 
 
F. Fortini, Poesia ed errore 1937-1957, Milano, Feltrinelli, 1959, p. 216-7 (e Quaderno «Franco Fortini, Cina 1955», Centro F. Fortini 2012, p. 31.) 
 
 
Note sur Poussin 
Voici l’eau toute close, la roche, la courbe 
où une boue d’argiles s’assèche. 
Qu’est-ce qui se retourne, se tord, volume 
liquéfié, assène des facettes de lumière, 
les offusque et s’enfonce, silure dans les bruns ? 
Un très-lent démon qui englobe 
victime et mucus, boit l’abdomen, enserre 
les cuisses et les opprime 
pour que les crabes diaphanes s’y fixent  
et aux vestibules les scarabées. 
De rocher en rocher le scorpion, 
de chaume en chaume l’alarme de la sauvagine 
avant que le klaxon des cars 
se fasse entendre, ou bien par tours et antres 
les premiers tirs. Les trophées célestes 
immobiles à ta lueur là-haut, 
octobre impur. Et sans bruit le tonnerre annonce 
la fougère la ronce le serpent 
où Narcisse est allé 
où Écho s’est perdue. 
 
Paesaggio con serpente, 1984  
 
 
Épigramme à lui-même 
Chômeur ou en quête de premier emploi 
marmot écolier étudiant 
voyez ceci est la preuve 
de la fragilité capillaire 
des secrétions vaginales, du sang 
occulte. 
 
Oh l’inutile pitié qui vous colore 
très-vaines pauses métriques ! Voulez-vous 
partir d’ici, disparaître 
tout de suite 
 
ou bien espérez-vous en ce dieu qui vous enchante ? 
                                                                           1988 
 
(d’abord, inédit, dans « Les Langues Néo-Latines » 265, juin 1988) 
  
 
[choix et traductions Jean-Charles Vegliante] 
 
bio-bibliographie de Franco Fortini