Herbe
Je veux être aimable au point de devenir dieu
et d’être moi-même perdu et oublié.
J’écris des rimes, car je suis un cactus.
L’homme est humide pour l’homme,
c’est pourquoi il embrasse sur la bouche.
Seul, je ne sais même pas me préparer un café,
et il est difficile de vivre avec moi.
Maruška en souffre, Ana n’en souffre pas.
Comme un tigre qui lancerait un disque et
jouerait paresseusement avec, déterminant sa hauteur.
Mais le tigre n’a pas de mains et il ne le sait pas,
il ne peut agir, le tigre a des dents et un cœur.
Des fleuves me traversent et me fertilisent,
et tout n’est plus qu’herbe, herbe verte.
Quand je suis triste, je me lève
et je fais le tour du monde.
Je ne suis pas du tout préparé à la mort,
mais je peux la boire à tout moment,
comme la soupe que me donne ma nounou.
La mort doit respirer comme une cascade.
La mort doit respirer comme maman.
Rien d’amer ne traîne derrière moi.
J’ai maintenant quatre ans.
Quatre ans et demi,
et je suis le fils de celui que j’aime.
Si j’étais plus vieux, il devrait avoir
plus de vingt-deux ans.
Mais je veux qu’il reste éternellement jeune
et beau et terrible, comme aujourd’hui,
c’est pourquoi j’aurai éternellement cet âge.
Je suis russe, parce qu’il est russe.
Cindy m’a apporté un café car je suis si
concentré que j’irradie dans toute la maison,
jusque dans le jardin, le parc, parmi les écureuils, avec lesquels
jouera Ana, lorsqu’elle arrivera avec Maruška en bateau.
Nous vivrons et je dirai :
Ain’t no mamba snake in America.
•
Vie du poète
L’amour a mis en pièces toutes mes théories.
Les étoiles m’ont dévoré.
Anonyme, comme je l’ai toujours si ardemment souhaité.
Je suis lumière, rai de lumière ténu.
Vraiment fantastique, la façon dont les astres me mangent.
Encore et encore, nourriture qui jamais ne s’épuise.
Et ensuite : paf !
j’effleure une chevelure,
paf ! j’écris un poème, distendant l’éternité.
Comme maintenant ici : la forteresse Yaddo pour le renouveau du monde.
Je contemple un arbre : je vois, je sens, je sais,
j’aime Maruška, Maruška m’aime.
Une coccinelle se pose dans un bruissement sur mon épaule.
C’est Ana.
En ce moment, elle peint ou bien se promène avec sa maman
en pataugeant dans les flaques et dit :
« Je n’ai plus d’anniversaire, jusqu’au retour de Tomaž. »
Et un bel oiseau multicolore se jette contre ma fenêtre,
âmes de mes amis, tissées en un tendre filet autour de la planète.
Nulle ne jalouse l’autre,
car nous sommes tous des amants.
Puis je poste dix lettres, rien que des love letters,
certaines vers des contrées par-delà l’océan, d’autres pour ici.
Nous naissons à la poésie par le contact physique et la lecture.
Splatch ! Splatch ! nous nous éclaboussons dans le soleil.
Pour les philosophes tout cela va trop vite.
Ils pensent que nous sommes un peu toqués et trop simples,
car nous parlons la langue des enfants.
Eh ! vous, nigauds, ennuyeux piétons !
Le monde ne serait-il pas plus beau
si vous aussi aviez avec vos maîtres un rapport plus charnel ?
Boum ! boum ! Les baisers du peuple pleuvent sur ma tête.
Ā en tonner.
J’espère tenir le coup,
pouvoir éternellement rendre tout cet amour.
Tomaž Šalamun, Poèmes choisis, présentation Robert Hass, préface de Jacques Roubaud, traduit du slovène par Mireille Robin et Zdenka štimac, avec l’auteur, éditions Est Ouest Internationales + éditions Unesco (1ère édition : mars 1995, 2ème édition : mars 2001, pp.14-15 et 50-51
contribution de Valérie Rouzeau
bio-bibliographie de Tomaž Šalamun
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